Témoignages

Reportages

« Sans les autres c’est la mort. L’enfer c’est les autres. C’est notre condition humaine : débrouillons-nous avec ça » a expliqué avec le sourire Boris Cyrulnik au 3eme Congrès du répit à Lyon organisé par la Fondation France Répit. Le neuropsychiatre, psychanalyste, directeur de l’enseignement Attachement et système familiaux à Toulon et Mons en Belgique, auteur de nombreux ouvrages dont le rapport Les mille premiers joursremis au gouvernement en septembre 2020, a partagé ses pistes de réflexion. Les voici.

L’autre stimule, l’autre façonne le cerveau, à tout âge, explique Boris Cyrulnik. A l’instar des travaux de Spitz sur l’hospitalisme, sur le manque d’affection, la neuro-imagerie démontre aujourd’hui les effets du milieu, des liens, sur le cerveau. 

Voyez les imageries que nous avons réalisées sur les cerveaux petits orphelins roumains privés de contacts sensoriels, de liens affectifs : leur cerveau s’atrophiait jusqu’au pseudo-autisme, jusqu’à la mort. Car il faut rappeler qu’on ne se bouge pas, qu’on ne s’alimente pas pour soi mais pour la rencontre, pour son parent, pour un projet. Or une fois insérés dans des familles, la plasticité neuronale de ces cerveaux d’enfants repartait, la re-résilience neuronale s’activait en 2448 heures. Les apprentissages repartent donc même s’ils sont plus ou moins laborieux, ils sont toujours possibles. 

Et il est de même à tout âge : chaque personne va mobiliser sa réserve cognitive, ses connaissances ou compétences acquises, quel que soit l’âge, la maladie, les incapacités, les handicaps. L’effet « palimpseste » va faire ressurgir des savoirs, des connaissances… mais aussi des problèmes effacés. 

Ce sera parfois difficile s’ils sont mal digérés, mal élaborés, pas mis en mots. En tout cas, les neurosciences démontrent le rôle clé des neurones miroir pour l’apprentissage, la relation, la santé. L’autre participe donc à la bonne santé du cerveau, ou pas : c’est un enseignement clé pour les proches aidants, pour les professionnels en première ligne.

Dans les maladies neuro-évolutives, le problème ne se loge pas uniquement dans le cerveau mais beaucoup dans l’environnement de la personne, dans la défaillance ou la ressource relationnelle, sociale, dans l’énergie du quartier, du village. 

Parce qu’il faut un village pour élever un enfant dit un proverbe africain. Le système humain est interactif (corps, âmes, quartiers) via un contrat social, un pacte de solidarité indispensable à notre survie. 

En cas de crise sanitaire, de confinement, le manque des moments de respiration, de séparation amène à l’explosion comme l’a montré l’augmentation spectaculaire des signalements de maltraitance sur des enfants, sur des personnes en situation de vulnérabilité. 

Mais la crise a aussi montré que le manque favorisait la créativité, souligne Boris Cyrulnik, sachant que la créativité est aussi possible sans le manque !

L’autre qui vieillit, c’est révolutionnaire, poursuit le neuropsychiatre. Nous vivons la révolution de la longévité avec une espérance double que le siècle précédent. C’est une première dans l’histoire humaine de vivre quatre à cinq générations sur les territoires. 

Nous n’avons pas d’intelligence d’espèce mais il nous faut inventer cette société pour tous les âges, un pacte social, de solidarité à la fois lourd et inévitable. Aider l’autre pour être aidé demain, si besoin. Au risque sinon de l’abandon délétère ou de la honte, la culpabilité, jusqu’aux comportements d’auto-punition, d’échec inconscient.

L’action sur le milieu agit donc sur nous. Sur notre rapport à la mort notamment, qui change au fil du temps sachant que tous les êtres humains ritualisent la dépouille, sans jamais la laisser au sol, abandonnée. Les rites facilitent le rapport à la mort, au deuil. 

Accompagner la mort ne peut se vivre seul, sans les autres. L’absence de collectif empêche de mettre en mots la mort et la survie. Les rituels de deuil escamotés sont terribles pour les vivants. Ils risquent de culpabiliser, de vivre des traumatismes insidieux, de vivre des deuils escamotés au risque de deuils pathologique, d’hallucinations de deuils. 

Comment vivre les ambivalences de l’aide, de la relation sans structure, sans interdit ? Le risque est alors la violence, l’impulsion, le libre cours aux pulsions, rappelle Boris Cyrulnik, soulignant la libération difficile de la parole, comme en témoignent les ouvrages récents sur les risques d’inceste comme La familia grande de Camille Kouchner.

Est-ce que le proche aidant peut devenir tuteur de résilience ? « Peut-être » répond Boris Cyrulnik, surtout quand l’aidé repart vers de nouveaux projets, de nouveaux développements. Le proche aidant est de toute façon un facteur de protection… qui ne peut aider seul, sans garde-fou, sans soutien, sans respirations, sans répit, sans ressources solidaires.

La stratégie pour les proches aidants est donc un enjeu sociétal, politique pour structurer la solidarité, le répit et ainsi lutter contre l’usure de l’âme. Impossible d’aider seul, sans associer les savoirs, sans soutien et donc recul pour faire face aux ambivalences, aux contradictions. Comme l’empathie qui peut évoluer dans une pathologie de l’empathie : entre la contrainte d’aider et le plaisir d’aider, en aidant à l’excès au risque de se dé-sécuriser, de se perdre dans l’aide, de ne plus compter pour soi. 

Attention donc conclut Boris Cyrulnik à l’usure dans l’accompagnement au long cours des maladies chroniques qui risque d’épuiser si le répit n’est pas structuré, organisé, pour respirer, se ressourcer.

Et de conclure : « L’enfer c’est les autres, sans les autres c’est la mort : débrouillez-vous avec ça ! »

Source article Agevillage

Union départementale des associations familiales de Loire-Atlantique I 2 impasse Espéranto I Saint-Herblain I 44956 NANTES CEDEX 9
Nous contacter : 02 51 80 30 19 I aidants44@udaf44.asso.fr – Site internet www.udaf44.fr
conception-réalisation Altacom